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Nous avons fêté hier les dix ans de l’Ecole Sayu. Combien de temps faut-il à une école pour exister comme telle? N’en sommes-nous pas encore à la naissance de Sayu? Ne dirions-nous pas que ces dix ans représentent la gestation de quelque chose qui commence seulement à sortir? Je ne suis ici que depuis quatre ans et j’entame la cinquième cette rentrée, alors je n’ai pas de vérités sur cette question. Ceci n’est pas l’objet de cette réflexion. Mais j’avais envie de soulever le fait que nous avons la chance incroyable de poser nos pas sur des sentiers qui n’ont pas encore été battus sauf par une seule personne, notre Sensei. Observer ce qui se passe dans notre école est comme observer comment grandit notre Ecole.
C’est en ce moment que tous ensemble sommes en train de créer le ciment de notre Ecole, tant du point de vue technique que du point de vue philosophique. Les plus anciens doivent à mon avis s’interroger sur des questions fondamentales car nous construisons l’héritage que nous transmettons aux nouveaux. Nous devons prendre garde à ne pas trahir l’enseignement de notre maître tout en admettant que notre route est longue. Les nouveaux doivent pouvoir nous faire confiance mais nous devons aussi leur transmettre notre ignorance, c’est-à-dire notre capacité à conserver le doute nécessaire et suffisant sur nous-mêmes afin de ne pas oublier de chercher et de chercher par soi-même aussi.
Aujourd’hui je voudrais vous inviter à réfléchir à une question que je me suis posée cet été. Quelle est la relation entre les disciples et le Maître? Cette question s’est imposée à moi et je me dois de vous avouer que c’est observant notre comportement que j’ai eu cette idée. Cette question n’est donc pas le symptôme d’une volonté d’intellectualiser ni de faire de la théorie. Cette question est vraiment une invitation à méditer chacun et/ou avec les autres.

 

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Que nous inspire la relation disciples-Maître? Je me suis interrogée là-dessus et j’ai remarqué à quel point il me paraissait évident de me demander ce que nous -disciples- devions au Maître. Pourquoi est-ce évident? La question est intéressante et mérite sans doute d’être traitée. Et si pour cette fois nous sortions des sentiers battus et regardions le reflet de la relation disciples-Maître et observions alors la relation Maitre-disciple? Nous doit-il quelque chose? Je pose peut-être une question inadéquate. J’utilise le verbe devoir comme si j’avais -de façon simpliste- transposé ce que je crois être la nature de la relation que nous disciples entretenons avec le maître. Le disciple doit quelque chose au Maître. Mais est-ce que le Maître doit quelque chose au(x) disciple(s)? Je me demande même si j’ai le droit de poser la question tant à mes yeux il a toujours été question de devoir au Maître et non le contraire. J’ai du mal à m’aventurer sur ce terrain si le Maître ne m’y invite pas lui-même. J’ai bien trop de respect pour le Maître pour parler d’un devoir qu’il aurait envers nous. Il est le Guide…
Mais si nous finissons de définir la relation disciple(s) – Maître par une relation de devoir nous clôturons injustement la réflexion. En effet est-il envisageable de regarder cette relation sous un autre angle? Moins réducteur sans doute car ramener la relation uniquement à une question de devoir conduit peut-être à considérer la relation disciple(s) – Maître comme une relation d’esclave(s) – Maître. Or nous ne sommes esclaves que de nous-mêmes et le Maître nous guide afin de nous défaire de nos propres démons. Le Dojo devrait être le sanctuaire de la libération de chacun…Mais avons-nous fini de réfléchir quand on a évoqué cette nouvelle évidence…?
D’un côté nous refusons de définir la relation disciple(s) – Maître comme une relation de devoirs. De l’autre côté nous refusons de la définir comme une relation d’égarés au Sauveur. Pour la simple raison que ces deux définitions sont les pôles d’une réflexion Manichéenne. La relation n’est ni l’une ni l’autre mais sans doute l’intrication des deux.
Dans la Nature rien n’est figé, tout est dynamique. Nous avons l’illusion d’états stables car nous les voyons de nos yeux insuffisants. Il me paraît donc malvenu de piéger la relation disciple(s) – Maître dans une définition figée. L’objectif de cette réflexion n’est pas d’inscrire la définition de cette relation dans un dictionnaire car cette définition se décline en autant de disciples qu’il existe et évolue également dans le temps. Car cette relation est sans cesse en construction entre le disciple et le Maître. L’art martial est un art vivant et en mouvement.
A l’image de la Nature il existe une réciprocité entre le disciple et le Maître. Action … réaction. Cette action-réaction impulse le mouvement. Cette relation suit donc un processus de création. Cette réciprocité ne signifie pas que le Maître est l’égal du disciple ou que le disciple est l’égal du Maître, de cette réciprocité se construit un dialogue méditatif qui se propage entre les disciples eux-mêmes. Car ne perdons pas de vue que lorsque je parle de relation disciple(s) – Maître, je parle de toutes les interactions entre les disciples et le Maître, y compris l’interaction disciple – disciple et (disciple-disciple) – Maître.

 

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Idéalement, le dialogue méditatif que je viens d’évoquer, se propageant sur les autres disciples construit un cercle vertueux. Cependant ce cercle peut être menacé par certaines interactions parasites s’exprimant par la jalousie, l’ego surdimensionné, la rivalité, l’idolâtrie. Toutes ces passions sont susceptibles de provoquer des agissements contre productifs , comme par exemple en utilisant un disciple comme d’un faire-valoir en le diminuant aux yeux du maître. Ou bien en faisant preuve de beaucoup plus de zèle pour se distinguer sans humilité… Je crois que nous exprimons tous un ego de façon plus ou moins importante les uns par rapport aux autres. Je m’interroge, l’équilibre de l’Ecole reposera-t-il sur le centre de gravité de nos ego? Devrions-nous travailler à améliorer cette recherche d’équilibre, dynamique je suppose? Comment exprimer notre ego afin qu’il se place au bon endroit et au bon moment? Finalement la recherche de la bonne distance et du timing est une recherche qui se transpose partout même dans cette réflexion sur la place que nous prenons ou acceptons dans l’Ecole. Sur quels critères devrions nous placer notre ego? … notre expérience? qui juge de son expérience? le maître s’en charge pour nous? que devons nous être les uns vis à vis des autres? tantôt des rivaux pour créer une stimulation et tirer vers le haut? tantôt oublier notre ego et être des médiateurs ou des antennes relais pour transmettre avec le moins de déformations possible l’enseignement transmis?
Comme dans la physique atomique, une relation entre plusieurs entités peut imploser, exploser ou évoluer dans une certaine stabilité dynamique qui à mon sens repose sur la volonté individuelle de s’inscrire dans une intelligence de groupe. Une brindille seule peut se casser, mille brindilles ensembles peuvent durer, du moment que le tissage de ces brindilles est intelligent.

Fariza Dahes